Le poids des larmes, la force des mains ; la flamme que nous avons emportée

April 16, 2026 |

Le poids des larmes, la force des mains ; la flamme que nous avons emportée

The weight of tears, the strength of hands; the flame we carried with us. (Scroll down for English Translation.)

Il est des lieux où l’on n’entre pas simplement avec ses pas, mais avec son âme.

L’Ouganda fut pour moi cet espace suspendu entre la vie et ce qui lui échappe. J’y suis arrivé avec des certitudes de soignant. J’en suis reparti avec des silences, des visages, et cette étrange sensation d’avoir enfin compris ce que signifie vraiment “prendre soin”.

Car ici, la médecine ne lutte plus contre l’inévitable.
Elle apprend à l’accompagner.

Dans les couloirs d’Hospice Africa Uganda, la douleur n’est pas un cri étouffé, elle est entendue, regardée, accueillie. Et dans cette reconnaissance naît quelque chose de rare : la dignité.

J’ai vu des mains qui ne cherchaient plus à sauver à tout prix, mais à apaiser.
Des regards qui ne fuyaient pas la fin, mais l’illuminaient d’une présence.
Des soignants qui avaient compris que parfois, guérir n’est plus possible… mais aimer, toujours.

Et alors, tout change.

La maladie cesse d’être un combat.
Elle devient un passage.

Les corps, fatigués, continuent de parler autrement.
Les silences prennent la parole.
Et dans ces silences, j’ai appris davantage que dans bien des livres.

J’ai compris que la douleur n’est jamais seulement celle du corps.
Elle s’insinue dans l’histoire d’une vie, dans les liens, dans les peurs, dans ce qui reste à dire et ce qui n’a jamais été dit.

C’est ce que les soins palliatifs nomment, avec une justesse presque poétique : la douleur totale.

Mais face à cette immensité, il n’y avait ni peur, ni fuite.
Il y avait des gestes simples.
Une main posée.
Un regard qui rassure.
Une présence qui dit cent mots : tu n’es pas seul.

Et cela suffisait parfois à alléger le monde.

Un soir, nous avons reçu chacun une bougie.

Une flamme fragile, vacillante, presque timide. Mais une flamme vivante.
Nous devions la porter. La transmettre. L’emmener au-delà de ces murs.

Ce geste, d’une simplicité bouleversante, portait en lui toute une philosophie.

Car en Afrique, il existe un mot pour dire cela : Ubuntu.
Je suis parce que nous sommes.

Alors j’ai compris.

Soigner, ce n’est pas seulement un acte technique.
C’est un engagement envers l’autre.
Une fidélité à l’humain, jusque dans ses derniers instants.

Mais en quittant l’Ouganda, une inquiétude m’a accompagné.

Car chez moi, en République Démocratique du Congo, combien de vies s’éteignent encore dans la douleur ? Combien de regards se ferment sans avoir été réellement vus ? Combien de mains restent vides, faute de moyens, de formation, ou simplement de volonté collective ?

La souffrance n’est pas toujours une fatalité.
Parfois, elle est un abandon.

Et cela, aucune société ne devrait l’accepter.

Ce que j’ai vu en Ouganda n’était pas un miracle.
C’était une décision.
Une organisation.
Une vision.

La preuve que même dans des contextes limités, il est possible d’offrir une fin de vie digne, apaisée, humaine.

Alors aujourd’hui, je porte cette flamme.

Elle ne brûle pas avec éclat.
Elle ne fait pas de bruit.
Mais elle éclaire.

Elle éclaire chaque patient oublié.
Chaque soignant impuissant.
Chaque système qui pourrait faire autrement.

Et je me dis, avec une conviction devenue intime :

Peut-être que le véritable progrès de la médecine ne se mesure pas au nombre de vies sauvées…
mais à la manière dont nous accompagnons celles que nous ne pouvons plus sauver.

Alors, si un jour nous apprenons à ne plus détourner le regard,
si nos mains acceptent enfin de porter ce que nos savoirs ne peuvent résoudre,
alors peut-être…

le poids des larmes deviendra plus léger,
et la force des mains,
notre plus belle réponse.

Luc Mbumb

MPH, Inf ;

Association Nationale Congolaise des soins Palliatifs ;

Lucmbumb12@gmail.com

+2439975120